La Géorgie ne débarque pas en terrain inconnu. Elle revendique le titre de berceau du vin, avec des traces de vinification vieilles de 8000 ans retrouvées dans des jarres en céramique près de Tbilissi. Pourtant, sur les cartes des restaurants français, ses cuvées restent confidentielles. En mai 2026, l'Agence nationale du vin de Géorgie a organisé deux dégustations professionnelles à Paris, au Ritz et chez Épisodes, pour tenter de briser ce plafond de verre. L'objectif est clair : faire entrer les vins géorgiens dans l'univers de la gastronomie et de la sommellerie haut de gamme.
Un vignoble qui compte, mais qui cherche sa voie
Avec près de 49 500 hectares de vignes, la Géorgie produit entre 2,5 et 3 millions d’hectolitres de vin par an. Environ un million d’hectolitres part à l’export. Le pays compte près de 3 000 entreprises vinicoles enregistrées et s’appuie sur 33 appellations d’origine, réparties dans plusieurs régions : Kakheti, Kartli, Imereti, Racha-Lechkhumi et Samegrelo. Kakheti reste le principal bassin de production. Derrière ces chiffres, la Géorgie cherche surtout à valoriser ce qui fait sa différence : un patrimoine ampélographique unique. Le pays recense plus de 500 cépages autochtones, dont une quarantaine seulement sont cultivés aujourd'hui. À titre de comparaison, la France, huit fois plus grande, n'en compte que 210 autorisés.

Le poids de l'histoire soviétique
Cette richesse a failli disparaître. Après l'annexion par l'URSS en 1921, les quotas de production imposés par Moscou ont poussé à privilégier la quantité. Les cépages ont été réduits à deux variétés principales, le rkatsiteli (blanc) et le saperavi (rouge), cultivés de façon intensive avec ajouts de sucre, d'eau et autres substances. Le résultat était si mauvais que les Géorgiens n'en servaient pas à leurs invités. La "loi sèche" de Gorbatchev en 1985, la chute du communisme en 1991, les guerres contre l'Abkhazie et la Russie, puis la "révolution des roses" en 2003 ont laissé peu de répit au vignoble. Le renouveau pour les méthodes traditionnelles, notamment le qvevri, n'a vraiment débuté qu'à partir des années 2000.
Le qvevri, un héritage classé à l'Unesco
La méthode de vinification en qvevri est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco depuis 2013. Il s'agit d'une jarre en terre cuite de forme ovoïde, fabriquée à la main, enterrée dans un marani (chai). Le jus de raisin, avec peaux et parfois rafles, fermente et s'élève dans ce récipient pendant trois à huit mois. Cette technique donne aux vins une texture et un goût particuliers, décrits par la journaliste américaine Alice Feiring comme "bruts et directs", avec "la sensation indéniable du passé". Elle raconte qu'à son premier voyage en Géorgie, seuls 5 ou 6 vignerons commercialisaient ces vins nature. Aujourd'hui, ils sont environ 180, avec une présence féminine croissante.
« Dans la plupart des familles géorgiennes, quelqu'un produit encore son propre vin. Une spécificité qui participe à la transmission des savoir-faire et au maintien de pratiques ancestrales. » — Anna Godabrelidze, directrice de la faculté de viticulture et d'œnologie de Géorgie.
Six cuvées pour découvrir la diversité géorgienne
Lors des dégustations parisiennes, six vins ont été présentés aux professionnels. Voici un aperçu de ce qui se cache derrière chaque bouteille :

| Vin | Type | Région | Particularité |
|---|---|---|---|
| Goruli Msvane 2019 | Blanc sec | Kartli | Cépage autochtone de Kartli, vin frais et minéral |
| Mtsvane / Rkatsiteli 2024 | Ambré (qvevri) | Kakheti | Assemblage classique, élevage en jarre enterrée |
| Krakhuna 2022 | Ambré (qvevri) | Imereti | Cépage rare d'Imereti, notes de fruits secs |
| Alexandrouli / Mujuretuli 2025 | Rouge | Racha | Assemblage de cépages locaux, tanins fins |
| Saperavi 2024 | Rouge sec | Kakheti | Cépage emblématique, structure charpentée |
| Saperavi Reserve 2024 | Rouge sec | Kakheti | Sélection parcellaire, élevage plus long |
Les obstacles à surmonter pour séduire la gastronomie
Quelques références figurent déjà sur les cartes de l'Espadon au Ritz Paris, sous l'impulsion du chef sommelier Florian Guilloteau, et au Mirazur à Menton, du chef Mauro Colagreco. Mais ces exceptions confirment la règle : les vins géorgiens restent rares dans les restaurants français. Plusieurs freins expliquent cette situation :
- Une notoriété à construire : le grand public, et même une partie des sommeliers, associe encore la Géorgie à la piquette soviétique plutôt qu'à un terroir d'exception.
- Des volumes limités : les vins en qvevri, produits de manière artisanale, ne peuvent pas répondre à une demande massive de la restauration.
- Des codes de dégustation différents : les vins ambrés, avec leur texture tannique et leurs arômes de fruits secs, ne correspondent pas aux attentes classiques des amateurs français de blancs secs.
- Un prix encore mal positionné : entre le coût de production artisanal et le transport, ces cuvées se situent souvent dans une fourchette haute qui les place en concurrence directe avec des appellations françaises bien installées.
Le piège à éviter : ne pas miser que sur l'exotisme
La tentation est grande de vendre le vin géorgien uniquement sur son histoire millénaire et sa méthode ancestrale. Mais l'exotisme ne fait pas une carte de vin. Les sommeliers et les cavistes ont besoin de vins qui tiennent la route en termes de régularité, de disponibilité et d'accord mets-vins. La Géorgie doit démontrer que ses cuvées peuvent s'intégrer naturellement dans une carte, pas seulement comme une curiosité. Le travail engagé autour de la conservation des cépages historiques et de la réintroduction de variétés oubliées est un atout, à condition qu'il débouche sur des vins fiables, année après année.
Une stratégie qui passe par les professionnels
Les dégustations au Ritz et chez Épisodes ne sont pas des opérations ponctuelles. Elles s'inscrivent dans une stratégie de long terme de l'Agence nationale du vin de Géorgie pour accroître la visibilité du vignoble sur les marchés internationaux. En ciblant les sommeliers, les cavistes et les journalistes, la Géorgie mise sur un effet de prescription : convaincre les experts, puis laisser faire le bouche-à-oreille. Le pari est risqué, mais pas absurde. Si les vins ambrés en qvevri trouvent leur public parmi les amateurs de vins nature et les sommeliers en quête de pépites, la Géorgie pourrait bien devenir une référence discrète mais solide sur les tables gastronomiques. À condition de ne pas brûler les étapes et de laisser le temps aux palais de s'habituer à ces saveurs rugueuses et sincères.



