Les chiffres publiés en février 2026 par la Fédération des Exportateurs de Vins et Spiritueux de France (FEVS) montrent une année 2025 difficile : les exportations totales de vins et spiritueux reculent de 8 % en valeur, à 14,3 milliards d'euros. Pour les seuls vins, le bilan s'établit à 10,5 milliards d'euros pour 15,3 millions d'hectolitres, soit une baisse de 7,9 % en valeur et de 3 % en volume. La France conserve tout de même le troisième excédent commercial du pays, derrière l'aéronautique et les cosmétiques, mais cet excédent se réduit année après année.

La particularité de 2025 tient au fait que les deux principaux clients du vin français, les États-Unis et la Chine, ont simultanément rencontré des difficultés. Perdre 1,3 milliard d'euros sur ces deux zones cumulées explique l'essentiel du repli global, comme le résume Gabriel Picard, président de la FEVS. Cette conjonction est inédite et pèse lourdement sur le bilan annuel.

Exportation du vin français : marchés porteurs et tensions actuelles
Exportation du vin français : marchés porteurs et tensions actuelles

Quel est l'impact réel des droits de douane américains sur les ventes de vin français ?

Les États-Unis restent le premier marché à l'international pour les vins et spiritueux français, mais les ventes y ont chuté de 21 % en valeur, soit environ 3 milliards d'euros. En volume, le repli atteint 9 % en nombre de caisses. Deux facteurs se cumulent : les droits de douane imposés par l'administration Trump et un taux de change euro/dollar particulièrement défavorable, en baisse d'environ 10 % sur la période.

L'effet prix est direct. Avec 15 % de droits de douane et 10 % de variation des changes, le prix final augmenté de 25 % pour le consommateur américain. Un tel écart modifie les comportements d'achat, d'autant que les incertitudes économiques pèsent sur la consommation. Les importateurs américains hésitent à constituer des stocks, les distributeurs négocient plus durement, et les ventes de vin français en grande distribution comme en restauration ralentissent.

La question posée par les professionnels est simple : le marché américain a-t-il touché le fond ? Personne ne peut l'affirmer à ce stade, car la politique commerciale de Washington reste imprévisible. Les exportateurs français ont appris à ne plus bâtir de prévisions sur ce marché sans anticiper des retournements brutaux.

Comment la Chine est passée de marché prometteur à point de tension commerciale ?

Les exportations vers la Chine ont reculé de 20 % en valeur, à 767 millions d'euros pour l'ensemble des vins et spiritueux. Pour les seuls vins, le chiffre tombe à 266 millions d'euros. La cause principale réside dans les taxes douanières imposées par Pékin en rétorsion aux mesures européennes contre les voitures électriques chinoises. Ces droits frappent particulièrement le cognac, l'armagnac et les eaux-de-vie de vin.

« On a perdu un quart du marché, on retrouve notre niveau de 2010 », résume Florent Morillon, de l'interprofession du cognac.

L'accord trouvé à l'été 2025 entre la Chine et plusieurs entreprises n'a pas réglé la situation. Plusieurs PME continuent de subir des droits de douane à 32 %, un niveau qui rend leurs produits difficilement compétitifs face aux concurrents locaux ou aux autres pays producteurs. Le marché chinois, déjà fragilisé par une conjoncture économique difficile, ne montre pas de signes de redressement rapide.

La leçon retenue par les professionnels est sévère : un marché se détruit en quelques mois mais se reconstruit sur des années. Les réseaux de distribution, la confiance des importateurs et la présence en linéaire ne se rétablissent pas du jour au lendemain.

Quels marchés offrent des perspectives de croissance pour les vins français ?

Tous les marchés ne sont pas en repli. Les exportateurs regardent avec attention plusieurs zones où les ventes progressent ou se stabilisent. L'Europe reste un débouché stable, avec des performances contrastées selon les pays. L'Afrique montre des signes de dynamisme pour les vins d'entrée et de milieu de gamme, portés par une demande croissante dans les grandes métropoles.

Deux accords commerciaux négociés par l'Union européenne concentrent les espoirs du secteur. L'accord avec l'Inde, qui réduit les droits sur les alcools européens, est perçu comme un signal positif, même si son déploiement prendra du temps. Le marché indien est immense mais complexe, avec des réglementations locales variables selon les États et des habitudes de consommation très différentes de celles des marchés traditionnels.

Exportation du vin français : marchés porteurs et tensions actuelles
Exportation du vin français : marchés porteurs et tensions actuelles

L'accord avec les quatre pays du Mercosur, signé entre Bruxelles et le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay, représente un potentiel important, notamment au Brésil. La France s'est opposée à sa ratification, et le Parlement européen a renvoyé le texte devant la Cour européenne de justice, ce qui retarde sa mise en œuvre. Le secteur viticole appelle pourtant à une application rapide de ces accords, considérant que la souveraineté ne se confond pas avec la fermeture des marchés.

Quelles sont les baisses les plus marquées selon les régions viticoles ?

Le repli des exportations touche presque toutes les régions viticoles françaises, mais avec des intensités variables. Le tableau ci-dessous présente les évolutions en valeur pour les principales appellations :

Région viticole Valeur des exportations Variation en valeur
Champagne 3,7 milliards € -5 %
Cognac 3,7 milliards € -24 %
Bordeaux 1,9 milliard € -5 %
Bourgogne 1,5 milliard € -2 %
Vallée du Rhône 425 millions € -8 %
Provence 343 millions € -7 %
Val de Loire 327 millions € -3 %
Languedoc-Roussillon 151 millions € -22 %
Alsace 94 millions € -5 %
Beaujolais 91 millions € -8 %
Armagnac 16 millions € -13 %
Sud-Ouest 11 millions € -7 %
Pays d'Oc (IGP) 517 millions € -6 %

Le cognac subit la baisse la plus brutale, directement liée aux taxes chinoises. Le Languedoc-Roussillon enregistre également un fort recul, signe que les vins de cette région sont particulièrement exposés aux marchés en difficulté. Les effervescents résistent mieux dans l'ensemble, avec une progression de 3 % en volume, portée par la demande constante pour le champagne et les crémants sur les marchés européens et asiatiques.

Pourquoi les volumes baissent alors que la valeur a longtemps augmenté ?

La situation actuelle résulte de deux phénomènes distincts. Les volumes de vin français exportés suivent une trajectoire de baisse lente et progressive depuis plusieurs années, sur tous les marchés traditionnels, y compris en France. Cette érosion structurelle s'explique par les changements de modes de consommation : les jeunes générations boivent moins de vin, les occasions de consommation se transforment, et la concurrence des autres boissons s'intensifie.

Pendant les années Covid, la valeur des exportations a explosé sans que les volumes ne suivent. Les prix moyens ont augmenté grâce à la premiumisation, c'est-à-dire la montée en gamme des vins exportés. Ce phénomène a masqué la baisse des volumes pendant plusieurs années. La correction de 2025 efface une partie de ces gains de valeur, avec un rattrapage plus brutal que la lente érosion des volumes.

Les volumes tombent à 120 millions de caisses, un niveau historiquement bas, tandis que la valeur reste supérieure à celle de la période 2018-2019. Cette déconnexion entre volume et valeur montre que la filière viticole française a misé sur le haut de gamme pour compenser la baisse des quantités. Cette stratégie atteint ses limites lorsque les marchés porteurs de cette premiumisation, comme les États-Unis, se ferment ou se contractent.

Quels soutiens les exportateurs attendent-ils des pouvoirs publics ?

La FEVS demande aux pouvoirs publics français et européens de soutenir activement la mise en œuvre des accords commerciaux négociés par l'Union européenne. Le secteur considère que ces accords offrent des perspectives de développement importantes pour les filières viticoles, à condition qu'ils soient appliqués rapidement et effectivement.

Les exportateurs souhaitent également des aides pour faire face aux expositions géopolitiques. Les entreprises qui dépendent fortement des marchés américain ou chinois ont besoin d'un accompagnement pour diversifier leurs débouchés, financer leur présence sur de nouveaux marchés ou absorber les chocs tarifaires. Les PME, particulièrement exposées aux droits de douane chinois sur le cognac, attendent des mesures concrètes plutôt que des déclarations de principe.

La question du taux de change reste également en suspens. Un euro fort pénalise mécaniquement les exportations françaises, et les professionnels du secteur n'ont aucun moyen d'agir sur ce paramètre. Ils peuvent en revanche adapter leurs stratégies de prix, leurs circuits de distribution et leurs marchés prioritaires.

La filière viticole française traverse une phase de turbulences dont la fin n'est pas clairement identifiable. Les baisses de valeur sur les deux principaux marchés, États-Unis et Chine, ne seront pas compensées à court terme par les marchés émergents comme l'Inde ou le Brésil, dont le déploiement prendra des années. Les volumes continuent leur érosion structurelle, et la stratégie de premiumisation montre ses limites face aux chocs tarifaires et aux variations de change. Pour les exportateurs, l'année 2026 se prépare dans un cadre incertain, avec une seule certitude : la diversification des marchés n'est plus une option mais une nécessité opérationnelle immédiate.